De libertés en crises

26 octobre 2011

Salauds de pauvres

Source : politis.fr

Par Sébastien Fontenelle - 28 novembre 2010

 « La France » est « menacée », crie ce matin Le Journal du dimanche d’Arnostradamus Lagardère.

Quand on lit ça d’un peu loin, forcément, on flippe : sont-ce encore des al-qaidâtres, qui la menacent ?

Nenni, découvre-t-on quand on s’approche : c’est la « crise financière ».

Olivier Jay, le big boss du JDD (que nous appellerons OJ pour gagner du temps), nous explique, dans l’un de ces éditoriaux qui font le dimanche après la messe la joie des adhérent(e)s de la CGPME, d’où vient cette « crise grave » : l’Europe, narre-t-il, « voit arriver brutalement les factures de ses fuites en avant », qu’elle finançait « à crédit, par des taux d’intérêts faibles grâce à l’euro gagé par l’Allemagne » - et au début tout se passait bien, mais tout d’un coup, sans prévenir, « la crise financière a fait exploser l’addition » [1].

Dès l’abord, donc : le gars induit que ce ne sont pas tant les banques (et plus généralement le capitalisme financier), qui sont responsables de la crise financière, que « l’Europe ».

C’est gentil pour les banques - et plus généralement pour le capitalisme financier, dont OJ n’est probablement pas le pire ennemi : la suite confirme ses excellentes dispositions.

Les « fuites en avant » que paie l’Europe sont trois - comme les petits cochons -, d’après OJ.

D’abord, il y a : « L’immobilier espagnol ».

(Dont la presse, jusqu’à récemment, nous vantait les vertus miraculeuses.)

Puis : « Le dumping fiscal irlandais ».

(Dont la presse, rappelle-toi, nous montrait hier encore qu’il méritait qu’on émigrât vers Dublin, ville de toutes les opportunités.)

Puis enfin - et surtout : « Le modèle social français ».

(Dont la presse, retrouvant du sens critique, se défie de longue date.)

Pour le dire autrement, la crise n’est pas seulement le résultat de l’âpreté au gain des banques (et plus généralement du capitalisme financier), comme t’as pu le supputer quand t’as découvert que la crise était le résultat de l’âpreté au gain des banques (et plus généralement du capitalisme financier) : elle est aussi, nous dit OJ, la rançon de la pénible habitude que les Françai(se)s ont de se vautrer dans la sécurité sociale.

Mâme Dupont, qui bénéficie déjà d’une pension à taux plein de 625 euros par mois après seulement 75 années de cotisation, exige aussi d’être soignée, quand elle a une toux un peu grasse - et, bon, très bien, elle veut le beurre et l’argent du beurre, l’âpre gueuse, mais faut pas non plus qu’elle vienne ensuite pleurer qu’on lui augmente la franchise médicale, hein, parce que ses bronchites à la con, là, c’est quand même de là que vient qu’on a fui vers l’avant (à grands coups de taux d’intérêt faibles grâce à l’euro gagé par l’Allemagne) oui, ou merde ?

Par l’inscription - (plus ou moins) subreptice - du « modèle social français » au registre des causes de la crise financière (grave) qui menace notre cher und vieux pays, OJ s’acquitte, on l’aura deviné, d’une double tâche - où se reconnaît l’empressé zèle des tambourineurs de presse du capitalisme financier.

D’une : il détourne l’attention du bon peuple des gras(se)s possédant(e)s qui l’ont précipité dans cette crise - en lui faisant croire qu’il n’est pas moins responsable qu’eux de ses difficultés, puisqu’il a obligé la mère patrie a s’endetter pour le soigner.

(On t’a piqué ton porte-monnaie ?

C’est de ta faute : t’avais qu’à être en bonne santé.)

De deux, OJ aplanit le terrain devant le régime, pour de futures réformes du « modèle social français » : « Quoiqu’il arrive, il faudra des sacrifices pour réduire les dettes, même en les étalant » - prédit-il.

(Et si les dettes sont dues à ta protection sociale autant qu’aux errements des banques, et sachant que pour les banques on trouve toujours 300 milliards d’euros à débloquer, mon Raymond : qui devra faire ces sacrifices, d’après toi ?)

En page 3 du JDD, le gouvernement confirme d’ailleurs le pronostic d’OJ : François Fillon dit que son objectif est de « ne pas laisser dériver les comptes de l’assurance. maladie », et « le ministre du Budget François Baroin estime les besoins à 30 milliards d’euros ».

(Où ira-t-on les chercher, d’après toi, Raymond ?

Dans les poches de la Bettencourt - ou dans ton bas de laine ?)

Nous voilà prévenu(e)s, par le gouvernement et le JDD : pendant le sauvetage des banques, nous serons prié(e)s de nous sacrifier - et ce ne sera que justice, parce que bon, qu’avions-nous besoin de faire soigner toutes ces caries ?

Notes

[1] Cette explication donne l’impression d’être fondée sur une étroite connaissance des complexes ressorts de l’économie, genre, attends, Gontran, c’est pourtant simple, c’est avant tout une histoire de taux d’intérêt faibles et d’euro gagé par l’Allemagne - mais si tu regardes bien, tu t’aperçois qu’elle se résume en réalité à l’affirmation que c’est parce qu’il y a une crise financière qu’il y a une crise financière.

 

Posté par titiactu à 17:13 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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