De libertés en crises

05 décembre 2011

Dette : et si l'Europe choisissait le défaut ?

Source : arretsurimages.net

Todd contre Standard & Poor's, débat frustrant chez Taddei

Et si l'Europe "faisait défaut" et ne remboursait pas ses dettes ? C'est la thèse qu'a défendue Emmanuel Todd mardi 29 novembre sur France 3 dans "Ce soir ou jamais" (dans une émission de seconde partie de soirée manifestement ratée par notre matinaute, qui se couche tôt). Selon lui, la course pour "sauver le triple A" à coups de plans d'austérité relève de la "folie collective". Il dénonce la vision culpabilisante de la dette et l'obligation de la rembourser. D'où la suggestion de ne pas rembourser cette dette. Des propositions qui ont fait bondir Jean-Michel Six, chef économiste chez Standard & Poor's Europe. Etonnamment, le représentant de cette agence de notation a ouvertement pris parti dans le débat économique, en accusant Todd de proposer "comme en 1981" une "couillonnade générale".


Au lieu de "comprimer le budget de l'Etat, supprimer des profs, bousiller les infrastructures matérielles et intellectuelles", les gouvernants devraient choisir le défaut. Sur France 3, Emmanuel Todd a brisé, pour la première fois à notre connaissance sur un plateau de télévision, ce qu'il considère être un "faux tabou" puisque selon lui, on se rend compte qu'avec "un minimum de bon sens économique", "la dette ne sera jamais remboursée". La course contre la perte du triple A est inutile, l'accumulation de plans d'austérité ayant l'effet inverse, en plongeant les économies européennes dans la récession, laquelle aggrave un peu plus le problème de la dette.

Le défaut paraît donc inévitable au démographe (qui avait soufflé à Jacques Chirac en 1995 le concept de fracture sociale, contribuant à sa victoire). Seule sa date est encore inconnue. Si tel est le cas, pourquoi les différents acteurs de la crise maintiendraient-ils ce faux suspense ? Selon lui, les craintes exprimées par les agences de notation et les différentes informations alarmistes ne seraient que "de l'agitation médiatique" qui permettrait "des mouvements spéculatifs". Quant aux agences de notation, Todd les accuse d'être "au cœur de ce secteur de corruption et spéculation" : chacun de leurs avis donne lieu à d'importants mouvements financiers et des variations de taux d'intérêts.

La crise de la dette ne serait d'ailleurs qu'une dérive d'une politique qui favorise les plus riches.

Todd déplore en effet la vision culpabilisante de la dette à l'égard des emprunteurs (Etats, citoyens, Grecs). Car plus que les Etats, les responsables de cette crise seraient "les riches" : "Les riches adorent la dette publique, ils en ont besoin" pour s'enrichir, affirme-t-il. C'est l'autre aspect de l'argumentation de l'historien : les riches ont été doublement gagnants avec une politique consistant à alléger leur charge (baisse d'impôt sur les plus riches) ce qui leur a permis de prêter ce surplus à l'Etat, intérêts à la clé. Histoire de remettre le compteur à zéro, Todd suggère donc le défaut.


 

Le Standard & Poor's comme on le parle : "couillons, couillonnade, couvent"

C'est peu dire que la tirade de Todd a déplu au chef économiste "Europe" de l'agence Standard & Poor's, Jean-Michel Six, présent sur le plateau. Ce dernier réfute l'idée que la dette est détenue par les riches. D'après lui, depuis 2007, la hausse de 40% de la dette dans les pays développés, et notamment en Europe, a été souscrite par les pays émergents, que Six qualifie de "pays pauvres". Annuler cette dette reviendrait donc à les léser...une deuxième fois: car le représentant de l'agence de notation, sortant des considérations purement économiques, rappelle que ce sont ces mêmes pays qui ont été... colonisés. Ne pas les rembourser serait donc "parfaitement scandaleux". Hors de question donc de faire porter la responsabilité aux prêteurs. Ces derniers ne sont d'ailleurs pas simplement ces pays pauvres, mais aussi tous les petits épargnants. 

C'est l'autre argument de Six contre la thèse de Todd : renoncer à rembourser la dette serait effacer toute l'épargne des épargnants puisque la banque ferait défaut. Et Six d'agiter la menace : "Ceux qui nous écoutent doivent savoir que si on efface la dette, on efface complètement leur épargne, c'est-à-dire qu'ils n'ont plus rien". Un argument que Todd balaye: ce risque n'existerait plus si on nationalise les banques. Cela ne changerait pas le problème pour le représentant de l'agence de notation : "les banques auraient des pertes énormes". Seul l'Etat comblerait alors ces pertes. Une situation inconcevable pour l'économiste puisque ce serait revenir au "schéma de 1981" et à la politique de Mitterrand. Autant dire, l'horreur : "c'est une couillonnade générale", s'exclame-t-il.

 

Dernier argument de Jean-Michel Six, les pays qui par le passé ont annulé une partie de leur dette, comme l'Argentine, ont connu une crise sans précédent : "-25% en deux ans du Produit intérieur brut, un relèvement phénoménal de la pauvreté et pendant quinze ans, [les Argentins] n'ont pas pu se refinancer sur les marchés, ils ont été isolés". Six ne veut pas d'un tel cataclysme pour l'Europe car un tel isolement, conséquence de la solution proposée par Todd, reviendrait à nous faire vivre pendant vingt ans... "dans un couvent".


 Des arguments économiques ou idéologiques ? l'exception de l'échange sur les risques pour les petits épargnants (Todd n'a d'ailleurs pas répondu sur le fond), il n'y a pas eu réellement de débat entre Todd et Six, en raison du dispositif de l'émission avec la présence de neuf invités sur le plateau. La longue tirade de l'historien a ainsi été déconstruite par Six. Mais celui-ci n'a pas eu à subir lui-même une contre-argumentation précise. Peut-on vraiment affirmer que ce sont des pauvres qui financent les pays développés ? Une nationalisation des banques est-elle un risque pour l'épargne des petits épargnants ? L'annulation d'une partie de la dette européenne aboutirait-elle à son isolement total ? Autant de questions qui n'ont pas été réellement débattues.

 

Posté par titiactu à 20:45 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

Commentaires

Poster un commentaire