De libertés en crises

18 mars 2012

Niels Annen (SPD) sur l'Europe: «Hollande a mis le doigt là où ça fait mal»

Source : mediapart

Considéré comme l’un des jeunes espoirs du SPD, Niels Annen (39 ans) est membre du bureau fédéral du Parti social-démocrate (SPD) allemand et vice-président du «Forum de la gauche démocratique 21», un des principaux courants de l’aile gauche du parti.

Alors que Sigmar Gabriel, le patron du SPD, a fait le déplacement, vendredi et samedi, à Paris, pour soutenir le candidat François Hollande, Niels Annen explique à Mediapart la position de son parti sur les traités européens, revient sur la présence d'Angela Merkel dans la campagne française et dresse le délicat inventaire des années Schröder.
 

Niels Annen. ©Dominik ButzmannNiels Annen. ©Dominik Butzmann

Depuis le début de la crise, le SPD a voté presque toutes les mesures prises par Angela Merkel pour sauver l'euro, mesures que par ailleurs vous critiquez. On comprend mal…

Notre position face à la crise est claire. Nous critiquons Angela Merkel qui, depuis le début, commence par refuser les plans d’aide financière pour ensuite les accepter. Ses blocages sont parfois justifiés, mais cela aboutit à une politique confuse qui a fait perdre énormément de temps à l’Union européenne. Par ailleurs, elle n’a toujours pas expliqué comment elle comptait relancer la croissance dans les pays en crise.

Sa politique d’austérité budgétaire se fait pour l’instant sur le dos des petites gens qui n’y sont pour rien. Ce n’est pas notre ligne politique. Dans le même temps, on ne peut rester les bras croisés à voir le système s’écrouler. La Grèce a besoin d’argent et d’une meilleure politique budgétaire. On ne peut pas voter contre et leur couper les vivres, on ne peut pas dire non au projet de l’Euro. Cela donne une position contradictoire en apparence, mais qui se justifie.

Contrairement au SPD, le parti socialiste français s’est abstenu dans le vote sur l’extension du Mécanisme européen de stabilité. C'est une divergence importante ? 

Nous sommes deux partis qui évoluent dans deux pays différents, mais l’essentiel à mes yeux, c’est que nous soyons d’accord sur les orientations de fond, et c’est le cas.

Klaus Ernst, le président de Die Linke, la gauche radicale, déclarait il y a peu que le PS français a plus de points communs avec son parti qu’avec le SPD. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas vrai. La proximité entre nos deux partis est importante. Pour l’Europe, nous voulons les mêmes choses : un développement institutionnel de l’Union avec le développement d’une structure plus intégrée, par exemple, un gouvernement économique pour l’UE. Nous désirons également un net renforcement des pouvoirs du Parlement européen.

Il existe aussi des différences de vue entre vous sur l’indépendance de la Banque centrale européenne (BCE), à laquelle le SPD reste très attaché… 

Au-delà des partis, il y a des différences culturelles, nationales et historiques qui s’expriment, existent et ne s’effacent pas comme cela. Ce qui compte, c’est que François Hollande se soit clairement prononcé en faveur d’une politique fiscale et budgétaire sérieuse. Après, on peut discuter sur les instruments à utiliser pour mettre en œuvre la politique européenne. Nous ne sommes pas opposés à l’idée des obligations européennes. Il nous faudra bien trouver des moyens de financer la relance de la croissance en Grèce et dans les pays en crise.

De manière générale, je crois que l’Allemagne doit accepter la discussion sur ces instruments même si c’est une discussion particulièrement difficile à ouvrir chez nous, surtout avec les couches de l’électorat qui gagnent peu. Il ne faut pas oublier que la crise permet entre autres à l’Allemagne de se financer gratuitement. Nous nous devons d’être solidaire avec la Grèce.

« Hollande nous oblige à être plus critiques »

L’ancien ministre des finances social-démocrate Peer Steinbrück a jugé que la renégociation du pacte budgétaire, demandée par François Hollande, serait une démarche « naïve »

Personnellement, je trouve que la proposition de M. Hollande est très intéressante. Il a mis le doigt sur la plaie. Actuellement, le Pacte ne prévoit rien pour la relance des économies des pays du sud de l’Europe. Sa proposition va nous obliger à être plus critique sur ce Pacte et ses déficits. Ainsi, la règle d’or imposée par le pacte est mauvaise pour beaucoup de pays qui, on le voit, auront du mal à la respecter.

En Allemagne, la ratification du pacte aux deux tiers des voix des parlementaires oblige Angela Merkel à négocier avec le SPD. Qu’allez-vous lui demander ?

Nous voulons que la chancelière bouge sur la question de la taxe sur les transactions financières et s’ouvre à l’idée de prendre des mesures financières pour relancer la croissance dans les pays en crise. Le Bundestag doit aussi se prononcer sur l’arrêt récent du tribunal constitutionnel qui estime que le dispositif actuel de consultation du Parlement, en cas de prise de décision budgétaire importante au niveau européen, est toujours insuffisant. Nous devons donc l’élargir. Cela aussi fait partie des négociations qui viennent de s’engager.

Que pensez-vous du soutien inhabituel qu’Angela Merkel a apporté à Nicolas Sarkozy pendant sa campagne ?

Que Merkel soutienne Sarkozy ne me choque pas. Ils sont dans le même camp politique et puis, de fait, la crise accélère le processus d’intégration politique européen. Son intervention devant les Français en est une manifestation. En revanche, je la trouve bien imprudente de déclarer qu’elle soutient Sarkozy «quoi qu’il fasse».

Mme Merkel serait très embarrassée si elle devait se prononcer publiquement sur la politique de l’immigration de M. Sarkozy ou sur sa proposition de dénoncer les Accords de Schengen. En revanche, je trouve injustifiable qu’elle organise un front contre M. Hollande, indépendamment de sa couleur politique. C’est effectivement une ingérence dans les élections françaises. Mais on sait que Mme Merkel n’a pas toujours fait les bons choix. Elle avait déjà refusé à Barack Obama de prendre la parole devant la porte de Brandebourg.

L’Agenda 2010, les réformes du marché de l’emploi de Gerhard Schröder, ont fait exploser les bas salaires et la pauvreté en Allemagne. Avec le recul, défendez-vous des réformes qui inspirent aujourd’hui Nicolas Sarkozy ? 

Oui, je défends l’Agenda 2010. Ces réformes du marché du travail ont permis à l’économie allemande d’être plus flexible et d’améliorer massivement sa compétitivité. Derrière l’Agenda 2010, il y avait aussi le choix de la social-démocratie allemande de ne pas suivre la voie britannique, qui a privilégié les activités de services au détriment de l’industrie. Nous avons eu la volonté de conserver la viabilité de notre modèle d’économie sociale de marché.

Parallèlement, le gouvernement Schröder a beaucoup investi dans la réforme du système éducatif et dans la recherche. Tout cela s’est effectué dans le cadre d’une stratégie exportatrice. Cela explique notre faible niveau de chômage et notre croissance robuste. Mais il est vrai que ces réformes ont provoqué une explosion inattendue de petits emplois, et d’emplois intérimaires, avec la dégradation sociale que cela implique.

Sous Schröder, il y a eu des « dérives »

Que compte faire le SPD pour réduire cette fracture sociale grandissante ?

La question du retour à plus d’égalité sociale sera un thème central de la campagne électorale de 2013. Je reconnais que la politique menée au début de la décennie a débouché sur des dérives que nous ne voulions pas. Quand nous avons libéralisé l’intérim, par exemple, nous pensions offrir des instruments de flexibilisation de la production à une industrie basée sur l’exportation et très dépendante des aléas de la conjoncture mondiale. Nous n’avions pas prévu que les entreprises l’utiliseraient massivement pour faire baisser leurs coûts salariaux et qu’il y aurait de tels abus. Cela a été notre erreur.

La différence entre les très riches et les foyers modestes ou pauvres s’est fortement accrue. Il nous faut désormais corriger, inverser la tendance. Sur ce point, le solide engagement des syndicats allemands est une aide précieuse. Nous demandons une hausse forte et durable des salaires en Allemagne, ainsi qu’un relèvement du taux plafond de l’impôt.

Vous prônez la fin des années de modération salariale qui ont pesé sur les Allemands et l’Europe ? 

L’Allemagne a une part non négligeable de responsabilité dans les déséquilibres économiques en Europe. Si nous augmentons fortement les salaires, nous soutiendrons notre croissance intérieure et relancerons nos importations, ce qui effectivement doit contribuer à réduire une partie de ces déséquilibres.

Si vous arrivez au pouvoir en 2013, comptez-vous revenir sur les dispositions de l’Agenda 2010 ?

Pas forcément. Nous ne sommes pas contre plus de flexibilité dans le monde du travail. Dans une économie fortement soumise aux aléas de la mondialisation, il est important que les entreprises soient capables de réagir vite, selon que les commandes grimpent ou s’effondrent. Nous ne voulons pas supprimer l’intérim. Nous voulons établir d’autres règles. Par exemple, celle du principe d’égalité salariale entre salariés maison et travailleurs intérimaires qui effectuent le même travail. Nous sommes également en faveur de l’introduction d’un salaire minimum universel.

Comment abordez-vous les élections allemandes de 2013 ? Si la droite n’a plus de majorité, c’est toujours le parti de la chancelière qui arrive largement en tête des sondages…

L’important est de pouvoir construire une majorité gouvernementale. Pour l’instant, Angela Merkel n’a pas de majorité. Son allié libéral est au plus bas dans les sondages mais Mme Merkel reste une adversaire dangereuse. Nous ne ferons pas l’erreur de la sous-estimer.

Mais votre parti est encore loin de la barre des 30 % et de ses scores d’antan...

Nous venons d’un plus bas historique de 23 %. Nous avons dû encaisser le choc de l’Agenda 2010. Mais aujourd’hui, notre dernier sondage nous replace à 30 %. Il faut confirmer mais nous remontons progressivement. Le contact avec les syndicats a été rétabli. Et nous sommes en train de mettre au point notre programme électoral dont nous discuterons à l’automne… La confiance, ça se perd rapidement et ça se regagne lentement. J’ai l’impression que M. Sarkozy est en train de s’en rendre compte.

Propos recueillis par Thomas Schnee à Berlin.

Posté par titiactu à 11:35 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

Commentaires

Poster un commentaire