De libertés en crises

18 mars 2012

«Sans l'euro, le modèle de croissance allemand n'aurait pas été possible»

Source : mediapart

| Par Ludovic Lamant

Comment les autres pays de la zone euro débattent-ils des traités européens en chantier ? Les gauches européennes sont-elles aussi critiques que la gauche française ? Après un premier arrêt en Irlande, où le « pacte budgétaire » sera soumis à référendum, nous avons rencontré Till Van Treek, un économiste allemand en poste à Düsseldorf, pour l'institut IMK. Il avait été en 2010 l'un des premiers signataires, hors de France, du « manifeste des atterrés », ce collectif d'universitaires « atterrés » par le retour de l'austérité en Europe.

Ses travaux décrivent les limites du « miracle » de l'économie allemande, croisant l'analyse des marchés du travail en Europe, et celle des déséquilibres structurels sur le continent. Pour lui, comme pour bon nombre d'économistes critiques, ce sont les déséquilibres commerciaux au sein de la zone euro, aggravés par la spéculation sur la dette des Etats, qui expliquent avant tout la crise en cours.

Pour le dire vite, l'Allemagne, première puissance exportatrice en Europe, a profité ces dernières années de l'endettement de pays comme la Grèce ou le Portugal, et l'on ne sortira de la crise qu'à condition de s'attaquer à ces déséquilibres pervers. « Une union monétaire ne peut pas survivre à long terme lorsque son pays membre le plus important ne contribue guère à la demande globale », prévient-il.

Que pensez-vous du Mécanisme européen de stabilité ?

C'est certainement une bonne idée de créer un mécanisme de stabilité financière. Mais son succès dépendra des décisions politiques qui seront prises dans un contexte plus large pour surmonter les déséquilibres extérieurs et le chômage. Si la croissance ne revient pas, et si les déséquilibres au niveau des balances commerciales ne sont pas surmontés, aucun mécanisme de stabilité ne saura restaurer la stabilité à long terme.

La mise en place de « conditions » fixées aux pays auxquels le MES va venir en aide vous paraît-elle dangereuse, parce qu’elle risque d’aggraver les politiques d’austérité déjà en vigueur ?

Il est évident que les gouvernements ne peuvent pas brutalement réduire leurs déficits tous en même temps, sans courir le risque de déclencher une nouvelle récession. Les dernières prévisions très négatives de la Commission européenne le montrent bien. Même les agences de notation le disent.

Une approche plus équilibrée consisterait à demander aux pays qui ont de grands excédents commerciaux (comme l'Allemagne - ndlr) de mener une politique budgétaire plus expansionniste pour soutenir la croissance (relancer les dépenses publiques - ndlr). En principe, le MES pourrait jouer ce rôle de coordination des politiques nationales. Mais pour l’instant, je n’ai pas l’impression que ce scénario soit retenu par les gouvernements.

Que pensez-vous du Traité sur la consolidation budgétaire de l’Union, le « pacte budgétaire » cher à Angela Merkel, qui introduit la « règle d'or » (lire ici) ?

Il ne répond pas aux problèmes qui ont mené à la crise. Si ce pacte avait été conclu en 1999 au moment du lancement de l’euro, il n’aurait pas empêché la crise actuelle. Prenez l’exemple de l’Espagne et de l’Irlande. Entre 1999 et 2007, ces deux pays n’ont pas franchi une seule fois la barre des 3 % de déficit fixée par le Pacte de stabilité et de croissance. La dette publique a considérablement reculé, passant d’un peu plus de 60 % du produit intérieur brut (PIB) à environ 40 % du PIB en Espagne, et de 50 à moins de 30 % du PIB en Irlande. Pendant les années précédant la crise, les gouvernements de ces deux pays ont même produit des excédents budgétaires considérables.

Il est, en fait, un peu ironique que l’Allemagne se présente aujourd’hui comme un modèle de stabilité budgétaire, alors que les finances publiques étaient quasiment toujours en déficit depuis 1999, à la suite de baisses importantes d’impôts. En réalité, la relative stabilité de l’Allemagne s’explique, symétriquement, par ses excédents commerciaux.

« L'Allemagne doit contribuer davantage à la demande globale »

La gauche allemande - les socialistes du SPD, les Verts, la gauche radicale de Die Linke - est-elle divisée sur le MES et le pacte budgétaire ? Quelles sont les grandes lignes du débat ?

La résistance contre le MES est plus vive au sein du parti d'Angela Merkel, la CDU/CSU, que parmi le SPD ou les Verts. Certains conservateurs craignent que les aides débloquées pour les pays en crise coûtent trop cher à l’Allemagne. Certains représentants du SPD, des Verts et de Die Linke ont davantage critiqué le fait que les banques commerciales bénéficient actuellement de prêts très importants à un taux très bas et sans vraie conditionnalité de la part de la Banque centrale européenne (BCE) dans le cadre de l’« opération de refinancement à long terme », alors que les Etats ne bénéficient pas de ce dispositif et doivent se financer à des taux plus élevés.

D’autres souhaitent doter le MES d’une licence bancaire pour qu’il soit vraiment en mesure de dissuader la spéculation contre les dettes des Etats (ce qui lui permettrait de puiser dans les fonds de la BCE - ndlr). Ces débats sont importants, mais, à mon sens, le vrai débat que l’on devrait mener au sein des partis de gauche et de centre-gauche est celui du futur modèle social et de croissance en Europe. Dans ce contexte, on peut dire que le SPD et les Verts sont assez divisés sur la question. Faut-il vraiment changer le modèle de croissance allemand basé sur les exportations, et comment peut-on le faire ? Les avis sur le MES sont multiples, mais c’est surtout parce que cette question de fond, de nature macroéconomique, n’est pas réglée.

Sur ce point, vous avez écrit, dans un article publié en 2010, que « la dépendance de l’Allemagne vis-à-vis des exportations pose un danger pour l’union monétaire européenne » (télécharger l'article en français). Que voulez-vous dire ?

Si l'on admet que ce sont bien les déficits commerciaux qui ont fragilisé les pays qui sont aujourd’hui victimes de la spéculation financière, on doit alors se poser la question suivante : d’où viennent les déséquilibres extérieurs au sein de la zone euro ? Comme tout déficit commercial d’une économie nationale correspond nécessairement à des surplus d’autres pays, il faut aussi analyser les causes de ces excédents.

Un facteur important est la divergence croissante en termes de coûts unitaires de main-d’œuvre. Ainsi, entre 1999 et 2007, les coûts salariaux unitaires ont quasiment stagné en Allemagne, mais ont augmenté de près de 30 % en Grèce, en Irlande, au Portugal et en Espagne. Cela signifie non seulement que tous les autres pays ont perdu de la compétitivité par les prix vis-à-vis de l’Allemagne, mais aussi qu’en raison d'une inflation faible, les taux d’intérêt réels ont été plus élevés en Allemagne. Cela a contribué à affaiblir la demande intérieure. Et cette tendance a été renforcée par la stagnation des salaires réels, par un accroissement exceptionnel de l’inégalité des revenus et de la pauvreté, et par le recul de l’Etat-providence et, plus généralement, des dépenses publiques.

Je ne dis pas du tout que les pays en déficit n’ont pas commis des erreurs de politique économique graves. Mais une union monétaire ne peut pas survivre à long terme lorsque son pays membre le plus important ne contribue guère à la demande globale. L’Allemagne est le seul pays dans la zone euro où les exportations nettes ont contribué plus à la croissance du PIB que la demande intérieure entre 1999 et 2007.

Cela veut dire que l’Allemagne dépend, pour sa croissance et son emploi, de la volonté et de la capacité d’autres pays à s’endetter. Sans l’euro, ce modèle de croissance très déséquilibré n'aurait pas été possible dans de telles proportions, parce que l’Allemagne aurait tôt ou tard vu une appréciation de son taux de change. Aujourd’hui, les pays en crise, comme la Grèce, s’efforcent de dévaluer en termes réels par la baisse des salaires et de l’inflation, ce qui est très coûteux aux niveaux économique et social.

Posté par titiactu à 11:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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