De libertés en crises

24 mars 2012

L’actualité de la crise : CE DONT ON NE PARLE PAS, par François Leclerc

Source : pauljorion.com

23 mars 2012 par François Leclerc

Billet invité

Parmi les souvenirs qui vous poursuivent, il y a celui des mégapoles des pays émergents, quand vous avez vécu dans l’une d’entre elles. Ces villes hypertrophiées qui grossissent au gré des flux d’une irrésistible immigration intérieure, chassée par la misère et attirée par cette vitrine où s’expose la richesse. D’où vous n’êtes pas mécontent de sortir lorsque vous n’êtes ni d’un monde ni de l’autre.

Sao Paulo était ma mégapole, enveloppée d’excroissances sans fin dénommées « quartiers périphériques » dans les « quartiers nobles » où se concentre le bien être. Car on a ses pudeurs. Des étendues à l’urbanisme improvisé, où vivent à perte de vue et à la va comme je te pousse les strates successives des arrivants. A Rio, les favelas descendent en pleine ville des collines vers la mer, sans avoir le privilège d’atteindre ses rivages, tandis qu’elles sont reléguées loin du centre à Sao Paulo, où la seule étendue d’eau est un égout à ciel ouvert portant le nom charmant de Rio Tietê. Le centre réserve le pire, les vestiges d’une architecture datant du temps de la splendeur du café, depuis désertée et à l’abandon, investie par les squatters, lieu nocturne de tous les trafics et de tous les dangers. L’un des quartiers est même surnommé « crackoland », où il ne fait pas bon s’aventurer. Tout à leur rêve de Manhattan, les occupants ont déserté leur centre historique pour que puissent émerger plus loin d’orgueilleuses tours les éloignant dans les hauteurs d’une misère condamnée à rester à terre.

La reconquête de ce centre-ville, au milieu duquel trône la place de la République, est depuis l’un des thèmes récurrent des campagnes électorales pour la conquête de la municipalité, chaque fois sans lendemain. Avec sa vingtaine de millions d’habitants présumée, Sao Paulo, comme toutes les mégapoles qui fleurissent sur tous les continents, est l’expression la plus aboutie du modèle de développement des pays émergents. Une seule chose y étant partagé par tous : une pollution atmosphérique nauséabonde qui vous assaille et vous ferait regretter de respirer si on ne finissait par s’y habituer. Bizarrement, les riches semblent s’en accommoder, comme du spectacle de la grande précarité qu’ils affectent d’ignorer tout en la côtoyant. Il y a des cécités arrangeantes.

Plus que la violence, dont les pauvres sont d’ailleurs les principales victimes, les riches étant mieux protégés, c’est cette ségrégation-là qui n’est pas supportable. Car l’on pourrait finir, à la longue, par ne plus y prêter attention et lui accorder le bénéfice de la normalité…

Alors, comment ne pas bondir en lisant que la fondation Onassis lançait un concours d’architecture pour réhabiliter le centre d’Athènes, qui s’est lentement et inexorablement dégradé depuis les années 90 ? De Syntagma à Omonia, les commerces et les activités sont progressivement partis, au profit de nombreux petits trafics et de la prostitution. Les Athéniens ont déserté leur centre-ville en raison de la pollution pour rejoindre les banlieues aisées.

Ou bien en apprenant l’augmentation du nombre de magasins ayant baissé définitivement leur rideau dans les centre-villes britanniques ? Plus d’un commerce sur sept aurait fermé, en très forte progression depuis 2008. Du fait d’une conjonction de facteurs, dont en premier lieu la baisse continue des ventes au détails.

Certes, les banlieues déshéritées de la région parisienne et d’autres grandes agglomérations françaises, qui ont connu d’ailleurs leur émeutes, ne sont pas les favelas de Rio tenues hier par les trafiquants de drogue et aujourd’hui par les milices qui leur ont succédé et pratiquent le racket à la protection. Mais ces ressemblances qui s’accumulent font penser, toutes proportions gardées, que la tiers-mondisation de l’Occident n’est pas une formule, et que la crise l’accélère.

Moins visible, tout en se développant rapidement, l’informalité des petits boulots et de la survie est de même nature que celle qui ravage les sociétés émergentes, et dont on ne parle pas, obnubilé par des taux de croissance trompeurs qui masquent les inégalités. Il suffit de traverser les Pyrénées pour s’en persuader. Selon la Fondation espagnole des caisses d’épargne (la Funcas) l’Espagne comptait déjà plus de quatre millions d’emplois au noir et l’économie souterraine représentait environ 21,5% du PIB en 2008, cela se serait depuis fortement développé.

Revenant du Brésil, je me suis plu à provoquer autour de moi en expliquant que j’y avais vu l’avenir du monde occidental. Avais-je finalement si tort ?

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