De libertés en crises

03 avril 2012

Mauduit dénonce "les imposteurs de l'économie"

Source : arretsurimages.net

... qui lui répondent

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"Pourquoi tant de haine ?" se demande l’économiste Jean-Hervé Lorenzi dans Le Nouvel Observateur de cette semaine. Oui, pourquoi ? Pourquoi depuis plusieurs mois des journalistes s’acharnent-ils sur ces pauvres économistes omniscients et surtout omniprésents ? Mais que leur reproche-t-on ? Réponses dans le dernier livre de Laurent Mauduit, journaliste à Mediapart.

Attention, économistes indignés ! Dans les pages du Nouvel Obs retentissent cette semaine les cris d'indignation de Christian de Boissieu, Jean-Hervé Lorenzi, Elie Cohen, Olivier Pastré et Daniel Cohen. Tous se plaignent d’avoir été pris pour cible dans le dernier ouvrage de Laurent Mauduit, Les imposteurs de l’économie, paru chez Jean-Claude Gawsewitch. Le journaliste et cofondateur de Mediapart publie une longue enquête soulignant pêle-mêle les connivences (quand ce n’est pas la corruption) entre une poignée d'économistes et le monde financier, l’OPA du privé sur les écoles d’économie, le goût pour la prophétie parfois foireuse ("la crise est finie" dixit Patrick Artus en 2008), le monopole médiatique d’un cercle d’experts mais aussi -et c’est là toute la force de son propos- la responsabilité des journalistes dans la diffusion de cette pensée monocolore orthodoxe.

Livre Mauduit

De cette offensive, Laurent Mauduit connaît les coulisses : il a été chef du service économique de Libération puis directeur adjoint de la rédaction du Monde avant de rejoindre Mediapart. Il raconte comment Pascal Riché (cofondateur de Rue 89) et lui ont "enrôlé quatre économistes pour qu’ils tiennent des chroniques régulières dans Libération: "l’universitaire Charles Wyplosz, le président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) Jean-Paul Fitoussi, Patrick Artus et Daniel Cohen qui, à l’époque, n’était pas très connu." Mauduit a proposé ensuite à Fitoussi et Cohen de le suivre au Monde pour devenir chroniqueurs associés et il avoue, in fine, avoir été un "lecteur assidu et passionné" de Daniel Cohen. De quand date le désamour ? Du jour où les vestes se sont retournées.

Prenons Fitoussi, patron de l’OFCE. S’il a longtemps défendu l’Observatoire, peu suspect de complaisance envers le néolibéralisme, l’économiste a fini par perdre de son mordant. Ainsi sous le quinquennat de Sarkozy il s’est lié d’amitié avec Eric Besson et n’a pas manqué de saluer la politique du chef de l’Etat, lequel a su faire "preuve de vision et de pragmatisme notamment au cours de la présidence française de l’Union européenne" (la Tribune, 7 janvier 2010). Quant à Daniel Cohen, la veste ne s’est pas forcément retournée mais elle s’est amplement remplie de biftons.

Dutronc

Grand spécialiste de la dette, son expertise a été sollicitée par les gouvernements. Seulement voilà : Daniel Cohen a également été enrôlé par la banque Lazard en tant que senior adviser, et sûrement pas bénévolement. Selon Mauduit, l’économiste travaille en duo avec Matthieu Pigasse dans la branche de la banque appelée "conseil aux gouvernements". Qui est actuellement un gros client ? La Grèce. Gros, c’est le mot car la banque Lazard a vu le chiffre d’affaires de son activité conseil aux gouvernements augmenter de 18% pour la seule année 2010. Daniel Cohen refuse tout net d’évoquer sa rémunération. Peu importe : Mauduit fouille, sort sa calculette et estime que l’économiste toucherait entre 1 et 2 millions d’euros soit "une rémunération totale beaucoup plus proche d’un PDG du CAC 40 que de celle, par comparaison, d’un professeur d’université" (dans son cri d'indignation de L'Obs, Cohen conteste ce chiffrage).

On peut donc imaginer que la carrière de Mauduit l’a rendu sensible aux liens entre journalistes et économistes. Et s’il dénonce l’imposture des économistes, il égratigne au passage sa profession, citant Jean-Marc Sylvestre, la voix du libéralisme sur France Inter, mais aussi son successeur, Dominique Seux, également éditorialiste des Echos tout comme Jean-Francis Pécresse. D’aucuns y verront des règlements de compte ; d’autre une rédemption.

En tout cas, les économistes visés sont furieux et ils le font savoir : Mauduit est un "pseudo-journaliste" qui a "une répulsion quasi-physique pour tout économiste modéré", sa démarche est "malhonnête", il "bascule dans la fiction" et, comble de l’horreur, il fait "des attaques personnelles". L’attaque collective oui, l’attaque personnelle, non : on dira "à bas les marchands d’armes" sans citer Dassault, "aux chiottes les racistes" sans citer Jean-Paul Guerlain. Comme ça, on est sûr de ne pas fâcher. Mais Mauduit ne craint pas la castagne et le démontre face à Jean-Francis Pécresse, éditorialiste des Echos, qui, au micro de France Info, traite son confrère de trotskiste et de lambertiste.

 

Jean Gadrey, à l'origine de la fronde

La critique des experts en économie ne date pas d’aujourd’hui. Comme nous le racontions ici-même lorsque Le Point affirmait que les économistes perdaient le sens commun, l'offensive "post Lehmann brothers" a débuté en septembre 2009 avec une note de Jean Gadrey intitulée Les liaisons dangereuses et publiée sur le blog d’Alternatives économiques. L’économiste dénonçait alors la composition du Conseil d’Analyse économique (CAE), organe censé éclairer les choix du gouvernement. Deux membres avaient à l’époque attiré l’attention de Gadrey : Lorenzi et de Boissieu. Tous deux collectionnent une multitude de fonctions et se sont fait du conseil une spécialité: conseil d’administration, conseil de surveillance, conseil de think-tank, conseil de grandes entreprises, conseil de placements financiers et peut-être même conseil en conseils. Après avoir dressé précisément leur palmarès, Gadrey se demandait : "De telles positions sociales dans les réseaux du pouvoir économique et financier sont-elles susceptibles d’influer sur les représentations et les analyses des économistes qui les occupent ?" Et Le Monde diplomatique d’embrayer sur la note de Gadrey : "Expliqueraient-elles leur indulgence vis-à-vis de la dérégulation financière qui profite à leurs employeurs ?" Bonne question.

Liaisons dangereuses 1960

Cette question de la responsabilité de ces économistes multicartes dans la crise financière de 2007 a été posée aux Etats-Unis par Charles H. Ferguson dans son documentaire Inside job (à voir, par exemple, sur le site de Karl Zéro). Le réalisateur y interroge d’éminents économistes dont Martin Feldstein. Prof à Harvard, il était membre du conseil d'administration d’American International Group quand ce leader de l’assurance a fait faillite. Conflit d’intérêt ? Feldstein botte en touche, tout comme nos experts franco-français mis en cause récemment. Parmi les réponses aux attaques personnelles qui leur sont faites, on trouve toujours la même réponse : jamais au grand jamais ils ne font de "confusion entre leur différentes casquettes" affirme Christian de Boissieu. Ça ne vous rappelle rien ?

Mais si, souvenez-vous du documentaire Les médicamenteurs à l’honneur dans notre émission consacrée au Mediator : Daniel Vittecoq, président de la commission d'autorisation de mise sur le marché (AMM), affirmait la bouche en cœur : "en mon âme et conscience, depuis que j’ai ces responsabilités à l’AMM, je ne vois vraiment pas de dérives et je crois que les gens doivent être rassurés là-dessus. C’est normal qu’on se pose des questions mais la transparence actuelle lève les doutes." Pourtant le budget de l'AMM est financé à 80% par les laboratoires et les experts qui y siègent sont rémunérés, directement ou indirectement par les labos dont ils évaluent les produits. Les victimes du Mediator doivent croire Vittecoq sur parole : lui non plus n'a pas confondu ses casquettes.

Et encore, dans le cas des experts ès santé, la loi les oblige à déclarer publiquement leurs liens avec l’industrie pharmaceutique, ce qui n’est pas le cas des économistes chercheurs (à distinguer des économistes de banque - Patrick Artus de chez Natixis - ou encore des économistes de l’administration type Insee qu’on n’entend jamais car tenus au devoir de réserve). Aucune loi n'oblige à des déclarations d'activités ; seule une loi leur interdit de sièger au conseil d'administration d'une entreprise privée. Suffit de lire le CV d'Elie Cohen pour comprendre que la loi n'est pas respectée. Et pourquoi ? "Parce que tout le monde le fait et que tout le monde se moque, l'Etat le premier, que la loi soit bafouée" explique un universitaire cité dans le livre de Mauduit. Passons et revenons à la déclaration d'activités : pour le lecteur ou le spectateur, il peut être intéressant de savoir qu’Elie Cohen n’est pas seulement directeur de recherche au CNRS mais aussi membre des conseils d’administration de Pages jaunes et d’EDF énergies nouvelles. L’information n’est pas secrète : elle est disponible sur la page wikipédia de l’économiste. Ce qui nous conduit à poser la question de la responsabilité des journalistes : pourquoi se taire et pourquoi diable inviter toujours les mêmes experts ?

Du rôle des journalistes

Sur cette omniprésence médiatique d’une poignée d’économistes, je vous invite à foncer dans une salle de ciné pour voir Les nouveaux chiens de garde, si ce n’est déjà fait. Dans une mise en scène croquignolesque on voit se succéder au fil des décennies les mêmes têtes tenant les mêmes discours à l’image de Michel Godet, expert indéboulonnable. Entre nous, on voit également que le milieu de l’expert est toujours aussi peu féminin mais ce n'est pas nouveau. Fin du soliloque.

Les nouveaux chiens de garde

Si Mauduit n'a pas apprécié le documentaire qu'il estime être un "procès bâclé" (ce à quoi Acrimed a répondu), il en partage néanmoins un des thèmes : l'omniprésence des mêmes. Son livre s'ouvre d'ailleurs sur le cas de Marc Fiorentino, et le journaliste s'amuse à retracer le parcours médiatique de l’économiste grand public entre la mi-août et la mi-septembre 2011. C’est simple : il est partout ! Du Nouvel Obs à Rue 89, il dira et redira qu’il faut nationaliser les banques temporairement, durant trois ou quatre ans, histoire de renflouer les caisses. Un discours fort et surprenant de la part d’un ultralibéral auto-revendiqué. Mais ce n’est pas seulement cette prise en otage de l’expertise économique médiatique qui choque Mauduit mais le fait que personne ne dise que Fiorentino préside une société de Bourse, Euroland finance, sanctionnée à trois reprises par l’Autorité des marchés financiers (AMF). Mauduit raconte qu’il avait évoqué l’information dans l’émission du 11 mars 2011 de Daniel Picouly sur France 5 mais, pas de bol, ce passage a été coupé à la diffusion. Pourquoi ? Réponse de Picouly, visiblement embêté : "on ne parle que de décisions de justice définitives". Mauduit s’étrangle : "imagine-t-on dans le cas des affaires Takieddine, Tapie, Wildenstein ou Bettencourt que cette même règle soit appliquée dans les émissions et les journaux télévisés du service public ? (…) Si toutes ces affaires n’aboutissent pas sur un procès, les citoyens n’en sauront jamais rien."


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Jolie photo chipée à © Anouk Boyer-Mazal photographe pour Mediapart

Du pluralisme donc ! Pourquoi n’invite-t-on pas les voix hétérodoxes ? "Par paresse et parce que les journalistes sont des crétins", répondait Jacques Généreux à l’occasion du débat organisé sur ce sujet par Mediapart. Dans la retranscription des échanges, écoutez-le se plaindre de ne plus être invité depuis qu’il s’est engagé politiquement aux côtés de Jean-Luc Mélenchon. L’intervention de l’économiste (qui m'avoua ce même soir que Pierre Laurent avait fait une bourde au micro d’Aphatie) tranchait avec le discours des autres invités, plus nuancé. Oui l’école d’économie de Paris cherche de l’argent dans le privé mais face à un Etat pauvre a-t-on vraiment le choix ? Le loup n’est-il pas déjà dans la bergerie et notamment à travers l’enseignement du secondaire ? demandait Erwan Le Nader, vice-président de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales. Lequel profitait de la présence de Karine Berger, économiste proche de Hollande, pour lui demander si la gauche au pouvoir déciderait d’un moratoire sur la modification des programmes scolaires de SES, amputés ces dernières années de thèmes essentiels (comme nous le racontaient des profs de cette discipline). Oui, répond Berger. Et à son tour de réclamer l’ultra-transparence : "est-ce qu’on va nous dire, une fois pour toutes, lorsqu’on présente un économiste, ce qu’il vote ?"

Pourquoi pas ? Mais apparemment, ce n'est pas pour demain.

Posté par titiactu à 17:36 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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