De libertés en crises

24 novembre 2012

Surpuissance autodestrutrice (première partie)

Je tente par ce billet un peu audacieux de proposer une analyse globale et forcément discutable. Cette tentative sera certainement complétée plus tard, au regard des évènements très importants qui sont en train de se jouer tant sur la scène internationale que sur le plan plus confidentiel  de nos destins individuels. Il sera bien sûr question d’économie, de politique…

Si nous prenons un peu de recul historique, on constate que les grandes civilisations ont commencé à décliner alors qu’elles avaient atteint l’apogée de leur progression. Prenons les Empires romains, grecs, …, plusieurs billets seraient nécessaires pour étudier en détail les raisons de leur décadence. En résumé, il semble que parvenu à un certain stade de puissance, la chute d’un système devient inéluctable. L’effort nécessaire pour garder en l’état les positions conquises demande de plus en plus d’énergie. Ici commence le processus d’autodestruction, inéluctable.

Ayant atteint un certain seuil, les garants du système se sentent invulnérables, les précautions déployées pour arriver à ce seuil leurs semblent archaïques, puisqu’ils croient avoir vaincu toutes les résistances par l’exemple même de leur succès, qui invalide de fait toute forme de résistance et d’opposition alternative. La surpuissance leur a permis de contaminer tous les domaines de la société, l’évidence s’impose même aux opposants (pour un temps, généralement avant la première crise). Et c’est exactement là que se situe « le commencement de la fin ». Les défenses et la vigilance nécessaires pour atteindre un tel niveau de domination s’étiolent. Les résistances ne sont plus prises au sérieux, décrédibilisées. Cependant, ce niveau atteint ne satisfait plus qu’un nombre de plus en plus limité d’acteurs, puisque cette surpuissance en leurs mains signifie exactement la spoliation du plus grand nombre.

Plaçons-nous d’emblée dans le contexte historique actuel, on va voir que ce mécanisme est à l’œuvre depuis une bonne dizaine d’année, révélé aux yeux de tous seulement en 2008 avec la faillite de la banque Lehman Brother et ses implications mondiales que chacun connait. Avant les attentats du 11 septembre 2001, l’économie américaine était en recul significatif, l’explosion de la bulle Internet venait d’avoir lieu et les premiers signes de doute de l’industrie financière étaient déjà visibles ; les analystes commençaient à s’en inquiéter, la « fin de l’Histoire » pronostiquée suite à l’effondrement du bloc soviétique était remise en question. Puis le drame du 11 septembre redistribua les cartes. Un système tel que celui-là a toujours besoin d’un ennemi pour se maintenir, pour justifier les dépenses militaires qui, en réalité, ne sont là que pour asseoir une hégémonie mondiale sur les ressources stratégiques comme le pétrole. Le nouvel ennemi à abattre s’appelait donc Al Qaida. Ce genre de système produisant en lui-même ses propres ennemis, rappelons que Ben Laden avait été formé par la CIA pour lutter contre les russes lors de la guerre URSS – Afghanistan dans les années 80. De manière plus générique, le terrorisme devint le justificatif de toutes les puissances occidentales pour durcir leurs politiques de surveillance et de sécurité sur le plan intérieur, avec l’avènement d’une personnalité telle que Nicolas Sarkozy en France et son instrumentalisation politique de l’Islam qui aurait été impossible dans un contexte différent, Poutine en Russie avec sa guerre contre les « terroristes » tchétchènes, en fait des indépendantistes tels qu’il en a toujours existé, gardiens de particularités locales, certes discutables, et bien sûr le Patriot Act aux Etats-Unis, où le prétexte du terrorisme servait en fait une politique de surveillance généralisée de la population. Cette surveillance n’est en soi pas très gênante (je dis cela avec un doute malgré tout) dans une société prospère et pacifiée, qu’en est-il dans une société en crise où des oppositions dures commencent à se lever et à s’organiser, tant au niveau syndical que politique ? On en revient toujours à la même question : qui décide de la frontière entre opposition légitime et terrorisme ? Repensons à l’affaire Coupat en France où des hurluberlus un peu idéalistes ont été inculpés, suspectés de terrorisme, alors qu’aucune preuve n’a pu être établie à leur encontre. Scandaleux. Et c’est aussi une caractéristique typique d’un système en train d’imploser : le scandale. Que l’on prenne l’affaire DSK, l’affaire Bettencourt, pour ne citer que quelques exemples en France,… On peut aussi citer tous les scandales bancaires où de simples traders servent de boucs émissaires, de fusibles, pour protéger le système, prolonger sa survie encore quelques années. Car forcément, les défenseurs d’une aventure qui n’est plus viable, grâce à leur puissance accumulée, vont s’employer à se défendre coûte que coûte, avec les moyens gigantesques à leur disposition, quitte à enfreindre les règles élémentaires de morale, perdant à chaque fois un peu plus de légitimité aux yeux d’une population qui observe et se tait, n’étant pas dupe de la puissance destructrice à l’œuvre, et attendant son heure en silence, tant que la crise n’a pas frappé trop durement ses propres intérêts.

Petite aparté amusée (et triste en même temps) sur la situation de l’UMP, caricature à l’extrême de cette fracture morale au sein même d’une entité politique. La course en avant amorcée par Sarkozy en 2007 pour récupérer les voies nationalistes du Front National, prolongée par le débat sur l’Identité Nationale, puis le discours de Grenoble, puis sa campagne très droitière de 2012, ne pouvait déboucher que sur la révélation aux yeux de tous de cette fracture morale. Tout le monde peut maintenant  constater qu’il ne reste plus rien du gaullisme au sein de l’aile droitière de l’UMP incarnée aujourd’hui par Copé et la « ligne Buisson », Buisson étant un historien ayant théorisé de longue date la « trahison » de De Gaulle sur la droite dure dont il rêve, De Gaulle étant un républicain convaincu, trop républicain pour cette droite d’un autre âge, mais radicale et séduisant des militants chauffés à blanc dans des discours par trop extrêmes. L’UMP apparait alors ici comme un parti « hors-sol », coupé de sa base électorale qui, d’après tous les sondages, donnait Fillon largement vainqueur. Ce « dopage à la radicalité » commencé par Sarkozy transforme donc le parti en un monstre qui surjoue une réalité fantasmée (où les arabes sont tous soupçonnés de terrorisme, où les chômeurs sont transformés en profiteurs, etc..). Sarkozy, depuis sa victoire en 2007, a fait perdre toutes les élections à son camp, a perdu la majorité des suffrages lors de la Présidentielle de 2012, en un mot a transformé son parti en une « chose » difforme qui nie toutes les réalités de la droite historique de France, et Copé est en train de transformé l’UMP en parti de fanatiques du culte de la personnalité et non plus de militants croyant à une cause sincère. Les électeurs de droite ne supporteront plus longtemps ce théâtre inefficace et les élus UMP vont finir bien sûr par en avoir marre de perdre les élections intermédiaires. Rappelons aussi que la motion « la Droite Forte » arrivée en tête de l'UMP cette semaine, vestige du slogan de campagne de Nicolas Sarkozy en 2012, « La France Forte », est dirigée par un transfuge du Front National, Guillaume Peltier. On retrouve la thématique de « l’ennemi » nécessaire à la survie d’un camp. Ici, c’est bien sûr François Hollande et le Parti Socialiste qui jouent le rôle de l’ennemi à abattre, ce qui est légitime en tant qu’opposition mais utilisé à l’extrême par un Copé qui raconte pis que pendre depuis des mois sur la gauche de gouvernement, exaltant les bas sentiments de ce qu’ils ont transformé en une armée de fanatiques. Copé se contente de sujets purement sociétaux durant sa campagne (immigration, mariage gay,..) comme Sarkozy, pour éviter les sujets cruciaux, la crise économique évidemment passée sous silence, n’ayant aucune alternative à la politique menée par Hollande. Cette affaire d’UMP peut bien sûr paraître anecdotique et juste risible par rapport aux sujets cruciaux en train de se jouer sur le plan mondial. Je pense au contraire qu’elle est très révélatrice du mode de fonctionnement de nos sociétés occidentales en crise durable, et que, désormais, il va falloir s’habituer à raisonner de manière « fractale », des évènements insignifiants étant en fait beaucoup plus révélateurs de ce qui est accompli au niveau global. Ce qui est « montré » au public de ce niveau global est synonyme de presque rien. Le récent livre de François Baroin, Ministre des Finances de Sarkozy, raconte qu’il a vécu impuissant les sommets de crise, aucun expert ne sachant ce qui allait advenir le lendemain. Pourtant, ce qui nous en était raconté était que tout était sous contrôle. Les faits anodins deviennent donc les seuls signes que nous avons à notre disposition pour comprendre et analyser les situations, nos dirigeants nous mentent, et les plus honnêtes le reconnaissent dès qu’ils ne sont plus aux manettes. J’ai donc beaucoup de respect pour ce Monsieur Baroin, car cette honnêteté va devenir une denrée rare et chère.

J’arrête ici ce billet, j’ai encore beaucoup de choses à dire, je compléterai dans le prochain billet mais je ne m’attendais pas à avoir autant de matière sur ce thème.

TL

Posté par titiactu à 10:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

Commentaires

Poster un commentaire