De libertés en crises

08 février 2014

Social-démocrate? Non : Social-libéral!!

Au lendemain de la conférence de presse de François Hollande, le sociologue politique Gérard Grunberg décrypte le positionnement idéologique du président de la République.

François Hollande serre la main de l'ancien Premier ministre britannique Tony Blair, en juin 2012 à l'Elysée. (AFP / THOMAS SAMSON) François Hollande serre la main de l'ancien Premier ministre britannique Tony Blair, en juin 2012 à l'Elysée. (AFP / THOMAS SAMSON)

 

 

Social-démocrate, François Hollande ? Ou plutôt... social-libéral ? Au lendemain de la conférence de presse du président de la République, au cours de laquelle il a précisé les grandes lignes d'un "pacte de responsabilité" qui fait la part belle aux entreprises, le sociologue Gérard Grunberg, spécialiste des élections et des partis politiques au Centre d'études européennes de Sciences Po, explique pour "le Nouvel Observateur" le mouvement idéologique opéré par le président. 

Bon nombre de commentaires laissent entendre que François Hollande est devenu social-démocrate. Qu’est-ce que ça veut dire ?

- Les mots ont été employés n’importe comment ces derniers jours. A commencer par celui de "social-démocratie", qui ne renvoie pas à la même réalité en Europe et en France. Et même du seul point de vue européen, les définitions varient selon les époques ! La social-démocratie de la fin du XIXe siècle en Europe repose sur la constitution d’un monde ouvrier organisé, avec des syndicats, des aides, une protection sociale.

Ce n’est pas la social-démocratie dont nous parlons aujourd’hui. Elle renvoie, elle, au modèle d’après-guerre, en l’Allemagne et dans les pays du nord, et repose d’abord sur la reconnaissance claire de l’économie de marché. Idéologiquement, elle renonce au collectivisme et au socialisme. Elle substitue à la lutte des classes ce qu’on appelle le "compromis social", c'est-à-dire un compromis entre les forces du travail et les forces du capital pour redistribuer les profits. Concrètement, c’est la négociation entre partenaires sociaux qui décide des augmentations de salaires ou des versements de dividendes aux actionnaires. Ce modèle domine en Europe à partir de la fin des années 1950 et jusqu'à la fin des années 1970.

Et en France ?

La France est une exception en Europe : la social-démocratie n’y a jamais existé. Ni à la fin du XIXe siècle, en raison d’un socialisme très faible, ni après-guerre puisque le communisme était la force de gauche dominante. Et en 1971 encore, quand la gauche se reconstruit après le Congrès d’Epinay, c’est sur une ligne socialiste traditionnelle, qui fait alliance avec le communisme. On est loin de la social-démocratie. Ce qui pose problème aux réformistes au sein du PS. Dans les années 1980, il ne fallait surtout pas dire que le PS était social-démocrate, au risque de froisser la gauche du parti et les communistes. Social-démocrate, c’était presque une injure ! 

Lionel Jospin lâche pourtant en 1995 : "Je suis social-démocrate"…

- Après le tournant de la rigueur, quand Pierre Bérégovoy est ministre des Finances dans les gouvernements Fabius (1984-1986) puis Rocard (1988-1992), la politique de la gauche s’en approche. Mais elle ne s’avoue pas social-démocrate. Effectivement, Jospin lâche le mot. Mais il arrive tard, car à cette même époque, l’Europe prend le tournant social-libéral !

Que s'est-il passé ? Le vieux compromis social-démocrate a cessé de fonctionner dès la fin des années 1980, dès lors qu’il n’y avait plus assez d’argent à redistribuer. Les négociations entre les partenaires sociaux se sont grippées, n’aboutissant plus à aucun compromis. C’est l’époque où Thatcher arrive au pouvoir (1979) et dénonce le "tax and spend" [taxer et dépenser]. En Allemagne, les droites gouvernent. La social-démocratie ayant perdu tout crédit gouvernemental, la gauche est cantonnée dans l’opposition. Jusqu’à ce que Tony Blair arrive en 1997 en Grande-Bretagne et lance la 3e voie. Gerard Schröder fait de même en Allemagne.

Tony Blair inaugure donc le social-libéralisme européen…

- Oui. En France, l’alliance étroite entre socialisme et libéralisme est considérée comme un conservatisme. Tony Blair, lui, y voit un progressisme. A ses yeux, le rôle de l’Etat est de garantir que l’économie fonctionne bien dans le marché international, en assurant un bon marché du travail, avec des gens instruits, en bonne santé, formés aux évolutions technologiques… On garantit leur employabilité.

Mais Lionel Jospin et le socialisme français rompent avec Blair et Schröder. Pas question de se dire libéral. Jospin a beau privatiser à outrance, il refuse d’admettre que l’avenir, la baisse du chômage, la compétitivité, passent par l’entreprise privée et par la souplesse du marché du travail. Les socialistes français continuent le "tax and spend". Et le défendent encore dans l’opposition.

François Hollande donne l’impression de jouer sur les deux tableaux…

- La campagne de François Hollande était ambiguë sur le plan idéologique. Il a repris des éléments de la social-démocratie d’après-guerre, tout en développant des arguments sur la santé de l’économie, la réduction des déficits, etc. Autrement dit, il était à la fois social-démocrate et social-libéral... sans s’avouer pour autant social-libéral ! Avec un certain optimisme, il pensait en fait que l’économie repartirait. Le problème, c’est qu’elle ne repart pas et qu’avec les engagements très stricts que la France a pris vis-à-vis de l’Europe, le peu de social-démocratie qui restait est périmé.

Aujourd'hui, Hollande s’admet social-démocrate mais il est clairement social-libéral. Il dit explicitement que le rôle de l’Etat est d’aider les entreprises à être compétitives dans l'économie de marché, pour soutenir le marché du travail. Sans quoi on ne réglera pas le problème de l’emploi. Blair a dit : "Je suis le Premier ministre du business". Hollande pourrait dire : "Je suis le président des entreprises".

C’est donc plutôt la fin de la social-démocratie !

- Comme disait Valéry Giscard d’Estaing, "le socialisme, ça ne marche pas". Les emplois aidés coûtent cher et ne réduisent pas le chômage de façon pérenne. Mais Hollande, tout en annonçant une politique social-libérale, demande à son parti d’assumer la phase précédente ! Il n’est d'ailleurs pas certain que le PS s'assumerait aujourd’hui social-libéral.

Quant à la gauche française traditionnelle, PC, aile gauche du PS, elle se retrouve dans une situation de grande faiblesse, parce que sans argent dans les caisses, il lui est très difficile de faire des contre-propositions pour faire baisser le chômage. Gauche et droite sont désormais coupées chacune en deux par la question européenne. Entre une partie qui penche vers l’Europe, et une partie qui penche vers la nation. 

Propos recueillis par Morgane Bertrand - Le Nouvel Observateur

Posté par titiactu à 13:56 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

Commentaires

Poster un commentaire